Étape 7 – Installer la vertu de gratitude
JE PASSE A L’ACTION
#1 Faire mémoire de l’œuvre de Dieu
« Rendez grâce au Seigneur des seigneurs,
éternel est son amour !
Lui qui fendit la mer Rouge en deux parts,
éternel est son amour !
Et fit passer Israël en son milieu,
éternel est son amour !
Y rejetant Pharaon et ses armées,
éternel est son amour ! »
Psaume 135 [136], 13-15
Lors de l’étape 1, quand vous avez fait l’effort de chercher 15 moments exceptionnels de votre vie, vous vous êtes sans doute dit : « Je ne pensais jamais en trouver 15, mais finalement j’en avais tellement que j’ai dû sélectionner. » Vous pouvez faire la même chose avec les grâces que vous avez reçues du Seigneur, et comme nous le conseille le pape François, écrire votre propre psaume 135.
Ce psaume est, dans la Bible, la prière où Israël fait mémoire des merveilles que Dieu a accomplies dans son histoire.
Cette liste vous aidera à ne pas oublier ou sous-estimer les merveilles que Dieu a réalisées dans votre vie et viendra nourrir votre « bibliothèque de gratitude ».
#2 Examen de conscience de gratitude
La poétesse Marie Noël, dont le procès en béatification a été ouvert en 2017, partage dans ses écrits intimes comment elle a été conduite à renverser sa manière de pratiquer l’examen de conscience qu’elle faisait tous les soirs. Elle explique qu’autrefois elle « s’usait à récurer sa conscience pleine de péchés » alors que désormais elle compte tout ce qu’elle « a reçu d’autrui dans sa journée » pour en rendre grâce. C’est un modèle qui peut être très inspirant pour nous, surtout si nous sommes d’un naturel plutôt scrupuleux ou pessimiste, et une belle manière de terminer la journée dans la gratitude !
Marie Noel :
“Au temps où je voyais noir, je m’usais, après chaque journée, à fouiller et récurer ma conscience pleine de péchés.
Maintenant, je fais autrement mes comptes du soir. Je ne cherche plus mes tâches, mais mes dettes. Je révise en mon cœur tout ce que j’ai reçu d’autrui au cours de la journée, toute cette menue bonté – ou grande – de l’homme qui m’a fait l’aumône en chemin, depuis le prêtre qui m’a dit la messe du matin (et pour la dire, il m’a fait le sacrifice de sa vie) jusqu’à la bonne femme qui a cueilli dans son jardin, pour ma soupe, une poignée d’oseille.
Mes « bienfaiteurs » de chaque instant, je les rappelle tous à moi dans ma prière d’avant le sommeil.
Mon frère dont je partage, à midi, le repas ; le jeune cousin qui m’apporte parfois du moulin, un sachet de farine ou, du verger, un panier de cerises ; la Sœur de Charité qui me sait trop seule et qui entre ; la vieille voisine aux mains fortes qui ferme mes volets, le soir, à la tombée de la nuit ; et l’autre qui me voit de tout embarrassée et qui me conseille ou m’aide sur le pas de la porte.
Que de gens, aujourd’hui, sont venus de bon cœur au secours de mes pauvretés, de ma maladresse, de mon impuissance !… Les gens qui m’ont fait du bien sont plus nombreux, tellement, que ceux qui m’ont fait du mal. Et encore, ceux-ci, la plupart, m’ont nui sans mauvais vouloir et leur don le plus blessant m’a peut-être été utile comme une goutte de potion amère quand je suis malade.
Pour eux tous, je chante mes Laudes du soir, mes litanies du Merci. Et, mes comptes faits, toutes choses en ordre, je m’endors doucement là-dessus, joignant dans mes mains pleines de peu, la Bonté de Dieu à la Grâce de l’homme.
Je crois bien que cet exercice de reconnaissance si confiant, si affectueux, doit faire plaisir à Dieu autant qu’à moi-même – bien plus que, jadis, mes fouilles de conscience – et si j’étais Mère Abbesse, ou simplement mère de famille, je l’enseignerais à mes enfants[1].
#3 Se laisser entraîner par saint François vers la « joie parfaite »
Pour mieux comprendre jusqu’où peut nous conduire la gratitude, prenez un moment pour méditer ce qu’est la joie parfaite selon saint François d’Assise. Ce passage nous aide à mieux comprendre ce qu’est la gratitude inconditionnelle, « la joie parfaite », qui ne dépend plus d’aucuns facteurs extérieurs (conforts, consolations sensibles, réussites…). Saint François trouve toute sa joie dans le fait de supporter, par amour de Jésus Christ, la croix de la tribulation. Et cela, personne ne peut le lui enlever !
Vous pouvez lire et méditer ce célèbre récit :
Comment saint François, cheminant avec frère Léon, lui exposa ce qu’est la joie parfaite.
Comme saint François allait une fois de Pérouse à Sainte-Marie-des-Anges avec frère Léon, au temps d’hiver, et que le froid très vif le faisait beaucoup souffrir, il appela frère Léon qui marchait un peu en avant, et parla ainsi : « Ô frère Léon, alors même que les frères Mineurs donneraient en tout pays un grand exemple de sainteté et de bonne édification, néanmoins écris et note avec soin que là n’est pas point la joie parfaite. »
Et saint François allant plus loin l’appela une seconde fois : « Ô frère Léon, quand même le frère Mineur ferait voir les aveugles, redresserait les contrefaits, chasserait les démons, rendrait l’ouïe aux sourds, la marche aux boiteux, la parole aux muets et, ce qui est un plus grand miracle, ressusciterait des morts de quatre jours, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite. »
Marchant encore un peu, saint François s’écria d’une voix forte : « Ô frère Léon, si le frère Mineur savait toutes les langues et toutes les sciences et toutes les Écritures, en sorte qu’il saurait prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais même les secrets des consciences et des âmes, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite. »
Allant un peu plus loin, saint François appela encore d’une voix forte : « Ô frère Léon, petite brebis de Dieu, quand même le frère parlerait la langue des Anges et saurait le cours des astres et les vertus des herbes, et que lui seraient révélés tous les trésors de la terre, et qu’il connaîtrait les vertus des oiseaux et des poissons, de tous les animaux et des hommes, des arbres et des pierres, des racines et des eaux, écris qu’en cela n’est point la joie parfaite. »
Et faisant encore un peu de chemin, saint François appela d’une voix forte : « Ô frère Léon, quand même le frère Mineur saurait si bien prêcher qu’il convertirait tous les fidèles à la foi du Christ, écris que là n’est point la joie parfaite. »
Et comme de tels propos avaient bien duré pendant deux milles, frère Léon, fort étonné, l’interrogea et dit : « Père, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite. » Et saint François lui répondit : « Quand nous arriverons à Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid, souillés de boue et tourmentés par la faim, et que nous frapperons à la porte du couvent, et que le portier viendra en colère et dira : “Qui êtes-vous ?” et que nous lui répondrons : “Nous sommes deux de vos frères”, et qu’il dira : “Vous ne dites pas vrai, vous êtes même deux ribauds qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous en” ; et quand il ne nous ouvrira pas et qu’il nous fera rester dehors dans la neige et la pluie, avec le froid et la faim, jusqu’à la nuit, alors si nous supportons avec patience, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d’injures et tant de cruauté et tant de rebuffades, et si nous pensons avec humilité et charité que ce portier nous connaît véritablement, et que Dieu le fait parler contre nous, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite.
Et si nous persistons à frapper, et qu’il sorte en colère, et qu’il nous chasse comme des vauriens importuns, avec force vilenies et soufflets en disant : “Allez-vous-en d’ici misérables petits voleurs, allez à l’hôpital, car ici vous ne mangerez ni ne logerez”, si nous supportons tout cela avec patience, avec allégresse, dans un bon esprit de charité, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite.
Et si nous, contraints pourtant par la faim, et par le froid, et par la nuit, nous frappons encore et appelons et le supplions pour l’amour de Dieu, avec de grands gémissements, de nous ouvrir et de nous faire cependant entrer, et qu’il dise, plus irrité encore : “Ceux-ci sont des vauriens importuns, et je vais les payer comme ils le méritent”, et s’il sort avec un bâton noueux, et qu’il nous saisisse par le capuchon, et nous jette par terre, et nous roule dans la neige, et nous frappe de tous les nœuds de ce bâton, si tout cela nous le supportons patiemment et avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, que nous devons supporter pour son amour, ô frère Léon, écris qu’en cela est la joie parfaite.
Et enfin, écoute la conclusion, frère Léon : au-dessus de toutes les grâces et dons de l’Esprit Saint que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi-même, et de supporter volontiers pour l’amour du Christ les peines, les injures, les opprobres et les incommodités ; car de tous les autres dons de Dieu nous ne pouvons-nous glorifier, puisqu’ils ne viennent pas de nous, mais de Dieu, selon que dit l’Apôtre : “Qu’as-tu que tu ne l’aies reçu de Dieu ? et si tu l’as reçu de lui, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu l’avais de toi-même ?” Mais dans la croix de la tribulation et de l’affliction, nous pouvons nous glorifier parce que cela est à nous, c’est pourquoi l’Apôtre dit : “Je ne veux point me glorifier si ce n’est dans la croix de Notre Seigneur Jésus Christ.” »[2]
[1]. Marie Noël, Notes intimes, Stock, p. 262-263.
[2]. Les Fioretti de saint François (1390), chapitre 8.